L'élite en Russie du XIXe siècle à nos jours

Documentation complémentaire : 

L'assassinat de Raspoutine le 17 décembre 1916

 

 Les détails ont été rapportés par Pourichkevtch et Youssoupov, les deux hommes directement impliqués dans l'événement qui a inspiré les cinéastes : Marcel Herbier  "Raspoutine" (1939) et Robert Hossein "J'ai tué Raspoutine" (1967). Boney M, un groupe de rock des années 70, a résumé les exploits de Raspoutine.

Voici ce qu'en dit H. Carrère-d'Encausse dans "Le Malheur russe" :

"Hanté par l'idée de connaître enfin la princesse Youssoupov, Raspoutine fut attiré par cette perspective dans le somptueux palais Youssoupov où son hôte lui avait fait préparer un festin quelque peu spécial : des gâteaux empoisonnés, des verres enduits de poison - le docteur Lazovert garantissait qu'il y avait là de quoi supprimer tout un régiment. Youssoupov a raconté avec un infini talent ce que fut cette nuit d'horreur surréelle. Seul avec Raspoutine, tandis que ses amis attendaient à l'étage supérieur le moment d'intervenir pour emporter le corps, il assista stupéfait, puis épouvanté, au spectacle d'un homme engloutissant sans broncher les poisons les plus violents et qui lui enjoignait, alors qu'il guettait les premiers singes d'une agonie que rien n'annonçait, de le distraire en chantant, accompagné à la guitare. Cette capacité surhumaine à supporter les effets d'un poison foudroyant, ce tête à tête d'un meurtrier et d'une victime qui paraissait invincible, dans le silence de la nuit, ce fut Youssoupov  lui-même qui faillit en payer le prix. Sa raison vacilla. Pour se sauver, pour la sauver, dans un dernier sursaut de volonté, de déchargea son revolver sur Raspoutine qui, loin de mourir, lui suggérait encore d'aller finir la nuit dans un cabaret tsigane. La mort dûment constatée par le médecin du complot, le mort enroulé dans une peau d'ours, les conjurés purent enfin recouvrer leur calme. Ce que le poison, pour des raisons incompréhensibles, n'avait pas réussi, le coup de feu l'avait achevé ; la preuve était faite que Raspoutine n'était qu'un homme. Pervers, redoutable, mais enfin supprimé. Les ombres qui enserraient la monarchie semblaient reculer.

Soudain, dans l'excitation joyeuse qui succède inévitablement à une si extraordinaire tension, le groupe de conjurés croit basculer de nouveau dans l'irréel, la folie. Voici que le mort se redresse, ressuscité, qu'il se jette sur l'assassin, hurlant, le serrant à la gorge comme pour s'y river à jamais. Le poison, le revolver, la mort physique constatée aboutissaient donc à cette scène de cauchemar du fantôme se dressant pour étrangler celui qui l'avait tué et qui n'arrivait pas, de tout sa force d'être jeune, vivant, indemne, à s'en dégager.! Quand il y réussit, ce fut pour voir sa victime tomber en râlant sous ses coups de matraque, se redresser encore, bondir, s'arracher à la pièce pourtant fermée à clé, monter à quatre pattes les marches qui le séparaient du monde extérieur, fuir vers le portail, titubant et trébuchant, manquer de l'évanouir de la vue de ces cinq hommes valides qui le poursuivaient en courant, et crier : "Félix, je vais tout dire à l'Impératrice !" Quatre coups de revolver encore, qui tous l'atteignent, tirés par Pourichkevitch, puis la crosse du revolver et de nouveau la matraque s'acharnent sur la tête du starets qui finit par s'effondrer dans la neige. Cette fois, le cadavre, dont nul n'ose encore croire tout à fait qu'il ne peut rebondir, est dûment roulé dans des rideaux, ficelé, jeté au fond de la Neva prise dans les glaces. Trois jours plus tard, quand on découvrit le corps, il fallut constater que ni le poison ni les multiples projectiles qui tous l'avaient atteint, ni les coups de toutes sortes n'avaient pu avoir raison de Raspoutine. Il avait péri noyé et gelé, comme s'il avait voulu prouver qu'il était invulnérable à la main de l'homme, que seule la nature - c'est à dire la volonté de Dieu - pouvait vaincre celui qui s'était si longtemps proclamé l'homme de Dieu".

Prophète ? Peu avant son assassinat, Raspoutine écrivait au tsar :

"Je sens que je vais quitter la vie avant le 1 janvier... Si je suis tué par des assassins ordinaires, et spécialement par un frère paysan russe, toi, tsar de Russie, tu n'as rien à craindre pour ton trône et ton pouvoir, tu n'ai rien à craindre pour tes enfants qui règneront pendant des siècles. Mais si je suis tué par des boïars, des nobles, s'ils versent mon sang, leurs mains resteront souillées de mon sang qu'ils ne sauront effacer pendant vingt-cinq ans. Ils devront quitter la Russie. Les frères tueront leurs frères, ils se tueront les uns les autres, se haïront les uns les autres, et il n'y aura pas plus de nobles dans le pays. Tsar de la terre de Russie, si tu entends la cloche sonner le glas de Grigori, sache qui si c'est l'un des tiens qui a provoqué ma mort, personne des tiens, aucun de tes enfants ne vivra plus de deux ans. Ils seront tués par le peuple russe".