L'élite en Russie du XIXe siècle à nos jours

Documentation complémentaire : 

Portrait psychologique de Lénine 

"L'homme qui dirige la révolution russe de 1917, qui prend le pouvoir à 47 ans, semble incarner à la perfection l'intelligentsia russe du siècle précédent. Pourtant, il en diffère par bien des traits. par le caractère, en premier lieu. Ses prédécesseurs, "Pougatchev des universités", étaient avides de chercher dans toutes les directions la voie de l'avenir, l'explication d'un monde qu'ils refusaient. Rêveurs, oscillant entre le sens de la faute et l'espérance d'un âge d'or, ils ont donné une dimension passionnelle à leur réflexion, qui toujours l'humanise. pour cultivé qu'il fût, Lénine était l'homme d'une idée fixe : le pouvoir. Toutes ses lectures, dont on trouve trace dans son oeuvre, attestent que sa vie intellectuelle et privée est entièrement tournée vers cette unique préoccupation : conquérir le pouvoir. Et l'obsession du pouvoir bannit les rêveries sur le passé et l'avenir. Seul compte le présent, qui permet de travailler à sa conquête. De là l'extraordinaire capacité d'adaptation de Lénine, de sa pensée, de ses démarches, aux exigences d'un présent qui est d'abord lutte pour le pouvoir, avant de devenir plus tard lutte pour la conservation du pouvoir. (...) Ce qui compte pour lui, ce n'est pas l'exigence morale, ni ce qui est juste, mais seulement ce qui est utile au pouvoir. La vérité pour lui se confond avec l'utilité.

Hanté par le pouvoir, Lénine devait par voie de conséquence s'attacher à ses moyens concrets de conquête et de survie, c'est-à-dire à l'organisation. (...) L'intelligentsia russe se distinguait plutôt - même quand elle passait à l'action - par une conception naïve, désordonnée, spontanée de l'action. (...) A ce désordre, Lénine oppose sa conception du Parti fermé, professionnel, fondé sur le centralisme démocratique, formule ambiguë où la centralisation de l'autorité l'emporte toujours, et où la logique des loyautés obéit à l'"esprit de parti" (Partiinost) (партийность). L'esprit de parti, univers mental de ses membres, pose d'ailleurs un sérieux problème dès lors qu'il s'agit de leurs propres rapports avec le peuple. L'organisation de Lénine est en effet destinée à entraîner le peuple, un peuple dont le Parti constitue l'avant-garde, mais une avant-garde qui en est issue, qui lui est consubstantielle, qui permet d'abolir la distance entre intelligentsia et peuple, depuis toujours fatale au mouvement révolutionnaire. pourtant, tout en affirmant cette unité fondamentale du peuple et de son avant-garde, Lénine, par la notion de Partiinost , la contredit. Et prépare ainsi les voies du divorce entre les deux. (...)

Occidentaliste passionné - il est pétri de culture philosophique allemande et de réflexion sur les systèmes politiques anglo-saxons - , Lénine tend en même temps implicitement la main à ses adversaires slavophiles, à tous ceux qui veulent croire au destin privilégié, à la mission historique de la Russie. organisateur, il va utiliser son Parti, cet instrument qu'il a forgé - que le marxisme international, héritier de Marx, regarde avec méfiance et même dégoût - comme levier pour soulever la Russie, casser ce maillon si faible de la chaîne impérialiste, et, par là, précipiter la révolution mondiale. (...)

Différent de tous ses prédécesseurs, même s'il emprunte quelques traits à la plupart ainsi qu'à la culture politique russe, Lénine - et c'est peut-être là l'essentiel - a su imposer, comme une conséquence directe de son obsession organisationnelle, une conception de la morale qui est en rupture radicale avec toute la tradition passée de son pays. (...) La loi morale en tant qu'absolu, indépendant des contingences, est ce qui avait uni durablement dans une conviction et un culture communes toutes les composants de la société. L'innovation décisive de Lénine fur de relativiser la loi morale pour la soumettre aux exigences de l'histoire et, en dernier ressort, du Parti. Par là, en arrivant au pouvoir, il ouvre des temps radicalement nouveaux. Par là aussi, il rompt avec toute la culture de l'ancienne Russie."

H. Carrère d'Encausse, Le Malheur russe, Fayard, p. 381