L'élite en Russie du XIXe siècle à nos jours

Documentation complémentaire : 

Goulag, lieu de rencontre entre le peuple et l'intelligentsia

"L'Archipel (du Goulag) représentait une possibilité unique, exceptionnelle pour notre littérature et peut-être aussi pour la littérature mondiale. En plein XXe siècle, un servage inouï, au sens élémentaire de ce terme et sans idée d'expiation, ouvrait aux écrivains une voie féconde, encore que funeste. Des millions d'intellectuels russes y ont été jetés, et non pour le temps d'une excursion : pour s'y faire démolir, pour y mourir, sans aucun espoir de retour. Pour la première fois dans l'histoire, une aussi grande quantité d'hommes instruits, mûrs, riches de culture se sont retrouvés, pas en imagination, mais pour de bon et pour toujours, dans la peau de l'esclave, du captif, du bûcheron et du mineur. Ainsi pour la première fois dans l'histoire du monde (sur une telle échelle), a fusionné l'expérience des couches supérieures et inférieures de la société. On a vu fondre une très importante cloison d'autrefois, apparemment transparente, mais impénétrable et empêchant les supérieurs de comprendre les inférieurs, la PITIÉ. C'est la pitié qui mouvait les nobles compatissants du passé (tous les dispensateurs de lumières !), la pitié aussi qui les aveuglait ! Rongés par le remords de ne point partager leur infortune, ils se croyaient tenus de crier trois fois plus fort à l'injustice, manquant du même coup l'occasion d'examiner de façon essentielle l'humaine nature des supérieurs, des inférieurs, de tous. Seuls les zeks intellectuels de l'Archipel ont vu se détacher d'eux ce remords. Ils partageaient intégralement l'infortune du populaire ! Alors seulement le Russe cultivé a pu peindre le moujik serf de l'intérieur, car il était lui-même devenu serf."

A. Soljenitsyne, L'Archipel du Goulag, t. II, Le seuil, p. 367