L'élite en Russie du XIXe siècle à nos jours

Documentation complémentaire : 

Les obsèques de la famille impériale

 

La nomenklatura enterre le tsar
L'ancienne noblesse et la nouvelle élite russe ont assisté côte à côte
à la cérémonie de Saint-Pétersbourg. Loin du peuple.

Par VÉRONIQUE SOULÉ

Libération, Le samedi 18 et dimanche 19 juillet 1998

Saint-Pétersbourg envoyée spéciale

Midi, vendredi : trois coups de canon retentissent depuis la forteresse Pierre-et-Paul. Boris Eltsine, costume et cravate noirs, pénètre dans la cathédrale où sont exposés les cercueils du tsar Nicolas II et de sa famille, exécutés il y a quatre-vingts ans par les bolcheviks. Il fait alors un geste qui veut résumer tout le symbolisme de ces funérailles: le chef de l'État, ex-dignitaire communiste, serre la main du prince Nikolaï Romanovitch, chef de la maison Romanov.

«Expier». D'abord assis au premier rang, Eltsine passe ensuite l'essentiel de la cérémonie debout, dominant la foule des invités de sa haute stature. Comme s'il voulait marquer ainsi sa présence. Pour le Président, cette cérémonie est un moment capital: il s'agit pour lui de rester dans l'Histoire comme celui qui a donné une sépulture digne au dernier des tsars et qui a réconcilié tout un peuple avec son passé. «C'est un jour historique pour la Russie, commence-t-il en ouvrant la messe. En mettant en terre ces restes (les ossements des Romanov déterrés dans les années 70, ndlr), nous voulons expier les péchés de nos ancêtres.» Puis le chef de l'État parle des funérailles comme d'un grand moment «d'unité du peuple et de repentir de la faute commune».

La forteresse Pierre-et-Paul est étrangement vide. Pour des raisons de sécurité, l'accès a été interdit au public, et réservé aux invités et aux journalistes. La population, de fait, se retrouve exclue. Pour qu'elle puisse s'incliner sur les tombeaux impériaux, à partir de ce samedi, il est prévu d'ouvrir gratuitement la forteresse -en fait un musée payant- chaque jour de 18 à 20 heures.

Dans la cathédrale, quelque 200 personnes se pressent. Les descendants des Romanov sont venus en nombre d'Australie, des Etats-Unis, d'Europe. A leurs côtés, l'élite politique et culturelle russe, en bonne partie issue de la nomenklatura communiste, est bien mieux représentée que prévu. Après les défections du patriarche Alexi II et, dans un premier temps d'Eltsine, on avait craint une désertion. Le revirement surprise d'Eltsine a décidé bon nombre de députés et de gouverneurs à venir. L'aurait-elle pu, il est peu probable que la population ait manifesté un grand enthousiasme. Pour beaucoup, Nicolas II, un piètre politique, garde une mauvaise image. Dans un sondage publié hier par un quotidien pétersbourgeois, 53% des personnes interrogées considèrent l'exécution de la famille impériale comme une «nécessité du point de vue militaire et politique» .

Calculs. Les polémiques et les intrigues politiques qui ont marqué la préparation des funérailles n'ont certainement pas contribué à éclairer cette période charnière de l'histoire russe. En fait, aucun débat de fond n'a eu lieu. L'événement a été accaparé par les politiques, préoccupés par des calculs à court terme. A ce petit jeu, Eltsine était donné gagnant par la plupart des analystes. Dans son discours à la cathédrale, le Président a donné la mesure de ses talents byzantins. «Quelle virtuosité politique!», s'est même exclamé le commentateur vedette de la télé NTV. Le Président n'a pas une seule fois évoqué nommément les auteurs du massacre d'Ekaterinbourg, les bolcheviks qui ont fusillé la famille impériale et sa suite dans une cave le 16 juillet 1918, avant de jeter les cadavres au fond d'une mine. «Ceux qui ont commis ce crime sont coupables, a déclaré le Président. Ceux qui, pendant des années, ont avalisé ce crime le sont aussi», a ajouté l'homme qui, en tant que chef du PC de Sverdlovsk (ex-Ekaterinbourg), a fait dynamiter dans les années 70 la maison où était gardée la famille impériale. Puis d'enchaîner sur un saisissant raccourci: «Nous sommes tous coupables.» Comme chaque fois qu'il s'exprime sur l'histoire récente, Eltsine entretient la confusion. Sur le point en débat -l'authenticité des ossements impériaux, contestée par l'Eglise-, le Président a aussi démontré toute son habileté. Pas une fois il n'a explicitement confirmé que les petits cercueils de chêne -1,2 mètre de long chacun- contenaient bien les restes de la famille impériale. Une façon de ménager le patriarche. Eltsine entretient avec lui les meilleurs rapports, mais ceux-ci ont été récemment ternis par des divergences sur les funérailles. Alors que le patriarche disait vendredi une messe parallèle, les prêtres délégués pour dire la messe de Saint-Pétersbourg avaient pour consigne de ne pas prononcer les noms fatidiques, le doute subsistant sur les ossements. L'archiprêtre Boris Glebov a donc appelé à prier «pour les morts et les torturés pour la foi, dans les années de répression violente». «Cela aurait pu être un événement d'une grande portée symbolique, regrette Mikhaïl Berg, journaliste et écrivain pétersbourgeois. Au lieu de cela, on a assisté à de sales jeux politiques sur les cercueils.» Pour l'écrivain, la population, globalement, ne voit pas l'enjeu. «Une hausse de 1% des retraites aurait plus d'impact», dit-il. Pour Eltsine, en revanche, l'intérêt est clair: «Lénine a massacré le tsar, Eltsine est celui qui l'a enterre.»

D'autres affichaient leur satisfaction. «Après avoir nié pendant des décennies qu'il existait un passé impérial, on a enfin renoué les liens avec ce passé», se félicite Tatiana Karamitcheva, de l'Union de la noblesse de Saint-Pétersbourg, ravie de la venue d'Eltsine: «Sa présence rehausse le statut de cette cérémonie qui risquait d'être réduite à un événement pétersbourgeois.»