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Exposés des élèves des
Écoles militaires de Coëtquidan

La Fédération de Russie 

 

LES RELATIONS ENTRE LA RUSSIE ET LES ÉTATS-UNIS PENDANT LA PRÉSIDENCE DE VLADIMIR POUTINE

 

Lorsque le 31 décembre 1999 Boris Eltsine le désigne comme son successeur, Vladimir Poutine, qui ne sera élu président que trois mois plus tard, hérite de dix années de politique, qui d’une certaine manière présagent déjà des relations qu’il aura à entretenir avec les États-Unis. De 1991 à 1993, durant la « période romantique », la Russie abandonne le marxisme-léninisme pour s’attacher aux valeurs prétendument occidentales. Moscou veut arrêter la régression économique qui suit et redonner sa grandeur à la Russie, de 1993 à 1998. Les coopérations militaires avec les États-Unis s’accroissent, mais la crise du Kosovo vient rompre ces relations, la Russie tenant à s’opposer à l’unipolarité que prônent les États-Unis.

Dès le départ, la personnalité de Poutine, homme pragmatique, prudent et habile, va séduire les dirigeants américains. Mais deux dates vont bouleverser l’ordre des choses : le 11 septembre 2001 et mars 2003. Grâce à la première, la page de la Guerre froide semble définitivement tournée, les deux pays s’engageant dans une coopération ayant pour credo, la lutte contre le terrorisme. La seconde vient remettre en cause cette alliance, explicitant les failles dans la convergence des intérêts. La Russie peut-elle retrouver un statut de superpuissance face aux États-Unis et à leur monopole ? Vaut-il mieux tenter de se rétablir économiquement dans l’orbite de la super puissance ou de s’y opposer ?

Nous étudierons dans un premier temps l’alliance qu’a engendrée le 11 septembre ; puis les cas où cette coopération n’est qu’illusion ; pour finir nous verrons comment la crise irakienne semble avoir fragilisé ce que l’on peut nommer la Grande Alliance.

 

UNE GRANDE ALLIANCE RUSSO-AMÉRICAINE ?

 

LA LUTTE CONTRE LE TERRORISME OUVRE LE CHEMIN A LA COOPÉRATION RUSSO-AMÉRICAINE.

Moscou et Washington ont étendu, depuis des années, les domaines de coopération dans la lignée de la lutte antiterroriste. Par exemple, le partenariat russo-américain s’est exprimé à l’intérieur même de l’Alliance Atlantique. Les Américains ont cessé d’inciter les anciennes républiques soviétiques à rejoindre l’OTAN : l’entrée des trois États baltes, la Roumanie, la Bulgarie, la Slovaquie et la Slovénie a été entérinée en novembre 2002, tandis que la Russie obtenait un poste d’observateur avec un droit de veto concernant les questions relatives à l’ex-URSS. Chaque avancée de l’OTAN en Europe de l’Est ne pourra se faire sans l’aval de la Russie. Sans cet accord, Poutine n’aurait pas obtenu que la Moldavie et surtout l’Ukraine n’entrent pas dans l’Alliance et n’a pas eu à prendre le risque d’une dégradation dans les rapports avec Washington.

Ensuite on peut citer le cas des missiles. Malgré la volonté de Poutine d’augmenter le budget militaire russe, les rapports russo-américains se détendent quant à la question des missiles balistiques, même si le Kremlin sait pertinemment que Washington cherche à sortir du traité ABM (anti-balistic missiles) signé par Brejnev et Nixon en 1972.

D’ailleurs, la rencontre du G8 à Gênes 20-21 juillet 2001 a permis de renforcer la confiance mutuelle : la Russie ne dispose pas des moyens financiers suffisants pour entretenir et développer son arsenal nucléaire ; les États-Unis recherchent une parade efficace pour la lutte contre les « rogue states » (États voyous / государства-изгои). Bush et Poutine tentent donc de se convaincre que chaque stratégie ne vise pas l’autre et semble-t-il avec succès. Mais qu’en est-il de la sincérité russe quant à la non-prolifération ? Cette préoccupation n’a pas disparu à cause des transferts de technologie balistique à des pays considérés par Washington comme des adversaires ou des ennemis (Chine et Iran, principalement).

Néanmoins, le 11 septembre est une rupture positive, avec notamment le sommet de Crawford de novembre 2001, où les États-Unis sortent du traité ABM sans trop de difficultés du coté russe. Mais il ne faut pas surestimer cette coopération : le 16 août 2002, le ministre de la défense russe Sergueï Ivanov annonçait que la Russie gardait ses missiles à têtes nucléaires multiples SS-18 jusqu’en 2016. Le 24 mai 2002, l’accord de désarmement prévoit une réduction des arsenaux nucléaires russes et américains à 2200 ogives. En septembre de la même année, un groupe de travail baptisé « groupe consultatif sur la défense antimissile » est créé ; il est chargé de négocier la réduction des armes offensives et défensives à caractère stratégiques.

Une autre menace doit être jugulée conjointement : les déchets et les armes vétustes. Au sommet du G8 à Kananaskis 26-27 juin 2002, Bush a annoncé un budget de 20 milliards de dollars, pour le contrôle et la démantèlement d’armes de destruction massive chimiques et nucléaires, y compris les sous-marins nucléaires vétustes, dans le cadre des accords russo-américains de réduction en la matière. En août 2002, un accord intervient pour que les 48 kg d’uranium enrichi d’origine soviétique stockés au centre de recherches nucléaires de Vinca, en Serbie, retournent en Russie. Les Russes s’inquiètent de fûts radioactifs, contenant du césium 137 trouvés en Géorgie ces dernières années dans une zone exposée à des risques d’infiltration terroriste. L’Agence Internationale pour l’énergie atomique (AIEA) et le Département américain de l’Énergie ont organisé en 2001 un programme d’urgence pour contrecarrer ces risques, en totale coopération avec les autorités russes. Enfin, Bush a décidé en août 2002, la mise à disposition de la Russie des fonds pour se garantir des vols d’armes chimiques, biologiques et nucléaires.

On peut en dernier lieu citer quelques collaborations secondaires, mais néanmoins significatives. La Russie peut ainsi compter sur l’aide américaine pour lutter contre la drogue et la grande criminalité. Le 26 septembre 2002, par un accord de coopération gouvernementale sur la lutte contre le trafic de drogue, le crime organisé et les réseaux de blanchissement d’argent, les États-Unis ont prévu un versement de 1,9 millions de dollars à la Russie. D’autre part, des négociations ont été engagées sur la question de la délimitation des frontières maritimes dans les zones de Béring et de la Tchoukotka.

 

LA NOUVELLE DONNE BOULEVERSE TOTALEMENT LE GRAND JEU PÉTROLIER DES ANNÉES 90

De 1991 à 1993, l’Azerbaïdjan a tenté d’asseoir son existence et sa souveraineté. Profitant de la faiblesse de la Russie, Aboulfaz Eltchibey, le président de la république azerbaïdjanaise,  veut nouer des alliances stratégiques avec la Turquie, les États-Unis et Israël, en utilisant l’arme du pétrole et en ouvrant de nombreux consortiums. Ankara et Téhéran se manifestent pour désenclaver le pétrole de l’Azerbaïdjan. Mais de 1993 à 1997, la Russie reprend le dessus en remplaçant Eltchibey par Heidar Aliev, un proche de Brejnev. Elle veut contrôler le passage du brut, via son territoire et imposer la compagnie Lukoil dans la région. Il n’existe alors qu’une voie d’exploitation, allant de Bakou à Novorossisk, dont la sécurité est compromise par la guerre en Tchétchénie. En octobre 1995, des compromis sont instaurés qui permettent à la Russie de contraindre Bakou à tenir compte de ses intérêts, mais les menaces de Moscou ne portent guère de fruits et deux tracés pour évacuer le pétrole sont décidés.

De 1997 à 2000, les États-Unis interviennent dans le secteur pour quatre raisons :
- la souveraineté des nouveaux États ;
- la résolution des conflits régionaux ;
- la diversification des sources d’énergie ;
- le soutien aux compagnies américaines engagées dans cette zone.
En novembre 1999, sous le patronage de Clinton, l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) est décidé. La Russie réplique par une dérivation en mars 2000, contournant la Tchétchénie, où la deuxième guerre a éclaté, par le Daguestan. Le 11 septembre va bouleverser la donne.

Compte tenu des tensions au Proche-Orient et dans le Golfe persique, depuis le 11 septembre, le bassin de la mer Caspienne, à l’exception de la Géorgie, est perçu comme une source d’hydrocarbures de plus en plus prometteuse et aujourd’hui relativement stabilisée. L’amélioration des relations russo-américaines, la présence de troupes américaines autour de la Caspienne, le lancement de plusieurs oléoducs et la démarcation des frontières maritimes de la Russie, de l’Azerbaïdjan et du Kazakhstan confirment cette idée. La Russie a décidé de ne pas s’opposer au projet, mais elle le trouve trop cher pour s’y intéresser.

Poutine et Aliev ouvrent des axes de coopération renforcée entre leurs deux pays. La Russie a fait des démonstrations de force en organisant en août 2002, de grandes manœuvres navales sur la Caspienne, surtout pour impressionner Téhéran. Une stabilisation de la région, au détriment de l’Iran, n’est pas pour déplaire aux États-Unis. De plus, l’arrivée sur le marché des bruts kazakhs, azerbaïdjanais et turkmène devrait peser sur les cours du brut, au détriment de l’OPEP.

Washington n’oublie pas son projet datant de la fin des années 90 de relier les champs kazakhs au BTC à partir de Bakou, par un pipeline transcaspien. Moscou est opposée à cette option transcaspienne qui lui ferait perdre une partie du transit des hydrocarbures kazakhs. Mais, elle ne souhaite pas recommencer l’expérience de l’Azerbaïdjan : deux années de collaboration lui ont rapporté plus que dix ans de menaces.

Enfin, dans le cadre de la recherche de nouveaux fournisseurs pétroliers, la Russie peut devenir un partenaire intéressant, en tant que deuxième producteur mondial. De toutes les décisions prises par Moscou et Washington, la plus emblématique est sans conteste l’alimentation de la réserve stratégique américaine par du pétrole russe.

 

POUTINE JUSTIFIE LA CRISE TCHÉTCHÈNE PAR LA LUTTE ANTITERRORISTE

Pour Serguei Iastrjembski, conseiller personnel de Vladimir Poutine en 2002, concernant la question tchétchène, « il n’y a pas et il n’y a jamais eu de conflit russo-tchétchène. […] Il n’y a qu’un problème de lutte contre le terrorisme, le séparatisme, et le banditisme ». La lutte contre le terrorisme va fournir une justification a posteriori à ce conflit.

A partir de la constitution d’Al-Qaida en février 1998, le comité militaire de ce réseau de terrorisme fournissait aux islamistes tchétchènes explosifs, armes automatiques et même moyens informatiques. Le réseau de Ben Laden a acheminé en Tchétchénie plus de 10 millions de dollars destinés aux moudjahidine. Les russes craignent une extension non seulement des volontés indépendantistes, mais aussi des manifestations d’islamisme dans ses républiques dans la région du Caucase. Il est nécessaire de noter que la Russie a été confrontée à Al-Quaida plus tôt que les Etats-Unis.

Hélène Carrère d’Encausse résume bien l’instrumentalisation des attentats du 11 septembre par Vladimir Poutine :  « L’adhésion de Poutine à la lutte antiterroriste des États-Unis lui a permis d’inscrire la résistance tchétchène dans la catégorie des mouvements terroristes, donc lui a laissé toute latitude pour la briser. » A grande échelle, le président du parlement de Russie affirme son soutien pour la lutte contre le terrorisme au secrétaire général de l’ONU dans une lettre officielle en décembre 2001. Du coté américain, on a toujours eu conscience de cette attitude d’auto- légitimation de Moscou, cependant, le choc de la prise d’otages à Moscou le 23 octobre 2002 va accentuer le soutien des États-Unis à la ligne de plus en plus dure de Poutine.

Trois faits au moins accréditent le fait que Moscou compte coopérer en matière de terrorisme et cela depuis bien avant le 11 septembre. D’abord, des officiers américains entraînaient l’armée ouzbek au coté des Russes, bien avant l’attentat, signe que Washington estimait déjà que Moscou pouvait être un allié. Ensuite, en 1999, des officiers de renseignement avaient, sous l’égide de la CIA, débattu des capacités des groupes terroristes dans le domaine des armes non conventionnelles, nucléaires notamment. Néanmoins, ce type de collaboration n’était encore qu’anecdotique avant les attentats de New York. Enfin en mars 2001, la Russie avait fourni un rapport établissant la localisation de cinquante-cinq bases d’Al-Qaida en Afghanistan, fournissant des détails sur le mode opératoire d’Oussama Ben Laden avec les Talibans, l’organigramme de ces derniers…Quoiqu’il en soit, au cours des sommets diplomatiques après le 11 septembre entre Vladimir Poutine et George W. Bush, le premier aura beau jeu de rappeler les informations sur Al-Qaida qu’il a fourni aux occidentaux, afin de légitimer a posteriori sa lutte contre ses « Ben Laden » tchétchènes.

Le président Poutine, grâce au téléphone rouge opérationnel depuis 1962, a été le premier chef d’état à contacter le président américain après la destruction des Twin Towers. Quelques heures plus tard, il s’entretient avec Condoleezza Rice, et en mal de reconnaissance (ancien colonel du KGB, guerre en Tchétchénie, vente de nucléaire militaire à l’Iran…) il s’engage à offrir son aide pour traquer et punir les coupables.

Dès le 19 septembre 2001 se tient à Moscou une rencontre essentielle pour les deux pays. Les Etats-Unis obtenaient en plus d’une promesse de coopération en matière de renseignement, l’autorisation d’utiliser des bases militaires en Ouzbékistan et au Tadjikistan. La première manifestation réelle de cette coopération fut l’atterrissage sur la base militaire de Khanabad, dans le Ferghana ouzbek ex-soviétique des Hercules C-130, gros porteurs américains et du millier de soldats américains qu’ils transportaient.

En septembre 2002, après la campagne en Afghanistan, Russes et Américains participaient à des opérations armées non seulement communes mais conjointes, pour soutenir des troupes géorgiennes engagées dans les gorges de Pankissi pour neutraliser des éléments d’Al-Qaida.

 

UN AVEU RUSSE D’INDÉPENDANCE OU DE FAIBLESSE ?

Une telle coopération entre les deux pays semble particulièrement inespérée et impensable dix ans plus tôt; cependant quelques éléments nous apprennent qu’il ne faut pas se leurrer sur l’équilibre de la balance russo-américaine. Nous étudierons ici les deux principaux, à savoir l’Iran et la Corée du Nord ; le cas de l’Irak sera envisagé ultérieurement.

 

LA GRANDE ALLIANCE SE TROUVE ENTRAVÉE PAR L'AXE DU MAL

L’IRAN

Les États-Unis accusent l’Iran de vouloir l’arme nucléaire, de s’être constitué un immense arsenal balistique et de financer le terrorisme dans plusieurs pays. Or la Russie entretient de bons rapports avec Téhéran, lui fournissant des armes et des technologies nucléaires civiles. Les deux États partagent également la même rancœur vis-à-vis des Talibans en Afghanistan. En 2001, les présidents Khatami et Poutine ont signé un traité de coopération qui précise que si un des signataires est agressé, l’autre ne soutiendra pas l’agresseur. En octobre 2001 la Russie et l’Iran signent un nouvel accord : Moscou s’engage à vendre pour 300 millions de dollars d’armement à Téhéran d’ici 2006.

Pour l’expert américain Michael Eisenstadt, l’Iran possède le programme d’armes chimiques le plus développé des pays peu industrialisés. En 1993, le directeur de la CIA, James Woolsey, annonce que Téhéran mène un programme nucléaire clandestin dont les premières réalisations sont pour 2001-2003. Alertée par ces informations, l’AIEA tente, sans succès, de lui faire signer un protocole additionnel au Traité de non-prolifération, comme celui de Bagdad, pour que des experts puissent faire des visites surprises sur leur territoire.

C’est dans ce contexte que Washington presse Moscou de cesser toute coopération nucléaire avec l’Iran. En juillet 2002, Bush dénonce le fondamentalisme des conservateurs dirigés par l’ayatollah Ali Khamenei et déplore la faiblesse du président réformateur Khatami. Il appelle la population iranienne à s’insurger contre ses dirigeants. Poutine ne veut pas risquer la Grande Alliance pour l’Iran, mais il ne peut pas obéir aux Américains au risque de perdre toute crédibilité. Il est probable que Moscou terminera les travaux de la centrale de Buchehr et s’arrêtera là. Pour preuve de sa bonne foi, Moscou tentait, fin 2002 de persuader l’Iran de signer le protocole additionnel.

Depuis l’ère Reagan / Khomeiny, la lutte symbolique entre les États-Unis et l’Iran n’a jamais été plus dure : dans son discours à la nation George W. Bush, en janvier 2002, plaçait l’Iran au sein de l’axe du mal ; Ali Khamenei faisait interdire tout contact avec un citoyen du « grand Satan ». Pourtant les deux pays ont trop d’intérêts géostratégiques pour que cela aille plus loin. Tout d’abord, la menace irakienne est trop importante malgré l’embargo onusien ; l’Arabie Saoudite exporte de plus en plus son sunnisme fanatique : le wahhabisme. Enfin, les Talibans qui interdisent toute influence iranienne en Afghanistan.

LA CORÉE DU NORD : LES FOLIES NUCLÉAIRES DE PYONGYANG

Selon Washington, la Corée du Nord a admis avoir mis au point un programme d’armement nucléaire secret. Quelques semaines plus tard l’ambassadeur de Corée du Nord en Russie affirmait que son pays avait le droit de développer des armes nucléaires face à la menace américaine. Or, en juillet dernier, Poutine et son homologue nord-coréen se sont rencontrés à Vladivostok et cette entrevue a été interprétée par certains commentateurs comme un geste de défiance de la Russie vis-à-vis de Washington qui a rompu tout dialogue avec Pyongyang.

Au cours des années 1990, plusieurs rapports de différents services de renseignements (FSB, CIA, services secrets allemands) ont fait état de trafic illégal de plutonium de Russie vers la Corée du Nord, mais au niveau étatique, la Russie a cessé toute coopération depuis la fin de l’ère Gorbatchev, préférant les relations économiques de Séoul à celles Pyongyang. Et si Poutine se rapproche de la Corée du Nord, c’est avant tout pour se rapprocher du Sud, par la promotion de la ligne de chemin de fer reliant la Corée du Sud à l’Europe, passant par la Russie.

La Russie garde ainsi des contacts avec les pays de l’ « axe du mal », ce qui risque d’être la pierre d’achoppement de la Grande Alliance.

 

LE « NŒUD » GEORGIEN EST UN EXEMPLE DES DIVERGENCES

Sur certains sujets, Poutine et Bush gardent des intérêts divergents, comme c’est le cas de la Géorgie, petit état indépendant depuis le 31 mars 1991. Trois acteurs géopolitiques se partagent le pays : le pouvoir géorgien évidemment, croulant sous les difficultés économiques et politiques ; la Russie, ancienne puissance tutélaire qui cherche à garder son influence ; les États-Unis qui s’intéressent à la Transcaucasie comme acteur privilégié dans les échanges pétroliers, mais également comme fenêtre sur l’Iran et l’Irak.

Effrayée par Moscou, Tbilissi s’est rapproché de l’Occident : entrée au Conseil de l’Europe, demande d’assistance à l’Union Européenne, appel à une intervention économique américaine dans les domaines culturel, économique, militaire et politique. Dès le lendemain du 11 septembre, la Géorgie offrait aux États-Unis son espace aérien. Les Russes la trouvent bien ingrate, elle qui a servi de vitrine destinée à l’Occident pendant la Guerre froide, avec le niveau de vie que cela implique. Ils veulent l’empêcher qu’elle se constitue en Etat-nation viable. Ainsi lorsque Tbilissi a voulu sortir de la CEI, a accepté le tracé américain du pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan, a appelé les Américains à l’aider à former une armée contre le terrorisme dans les gorges de Pankissi, Moscou a réussi à augmenter les tensions.

La percée américaine en Transcaucasie inquiète Poutine, même s’il a dû se résigner à laisser les 200 instructeurs militaires américains atterrir à Tbilissi, au soir du 11 septembre. La Géorgie a toujours refusé de laisser les Russes passer par les gorges de Pankissi pour prendre à revers les séparatistes tchétchènes et ce refus est aujourd’hui appuyé par les Américains entravant l’efficacité de l’armée russe. En 2002, face à un nouveau refus de Tbilissi, Poutine ordonne une intervention unilatérale ; une initiative de conciliation américaine arrête provisoirement le Kremlin mais le président russe a menacé d’une intervention armée, selon la résolution 1368 du Conseil de sécurité de l’ONU adoptée en réponse du 11septembre.

Washington a développé une diplomatie particulièrement active pendant la décennie de rivalité post-guerre froide. Si depuis le 11 septembre, cette lutte d’influence entre Moscou et Washington a été tempérée, c’est plus du fait du pragmatisme de Poutine que d’une nouvelle fraternité. Les Américains veulent tout d’abord sécuriser la zone où passe l’oléoduc BTC. Ensuite, ils peuvent encercler la Russie (du Kirghizistan à l’Ukraine en passant par l’Ouzbékistan, l’Azerbaïdjan et la Moldavie). Ils s’appuient sur les demandes de ces Etats, plus ou moins ouvertement hostiles à Moscou, pour intervenir économiquement, politiquement et militairement. Au fond, l’unique différence avec la période précédente est le fait que les deux pays se concertent. Les Américains annoncent aux Russes qu’ils comptent intervenir à l’appel d’un des pays. Et Moscou ne peut qu’attendre un meilleur rapport de force. Enfin la Géorgie se situe à 700 Km de l’Iran et à 1200 km de la frontière irakienne. Depuis novembre 2002 et l’avènement en Turquie d’un gouvernement islamique conservateur, les Américains cherchent à diversifier leurs bases.

 

LES OBJECTIFS ECONOMIQUES AFFAIBLISSENT LA RUSSIE

La Russie est embourbée en Tchétchénie, militairement affaiblie, économiquement fragile, sa population meurtrie par des décennies de désastres sanitaires et écologiques ; c’est dans ce contexte que s’est présentée la Grande Alliance avec les Etats-Unis. En dehors de la lutte contre l’islamisme, les motivations du président russe sont avant tout économiques. Les troupes américaines dans le Caucase et en Asie centrale, les pays baltes dans l’OTAN, des bases russes démantelées à Cuba et au Vietnam, le traité ABM en difficulté… La Russie n’a pas eu les moyens de s’opposer aux décisions de Washington. Si Poutine s’y était opposé, il aurait perdu la face. C’est l’aveu même de la faiblesse de la Russie actuelle : Poutine cherche à attirer plus d’investissements et à accélérer son entrée à l’OMC. De Cuba aux monarchies du Golfe, de la Chine à l’Union européenne en passant par l’Afrique du Sud, il cherche à promouvoir les intérêts économiques de son pays. Cela explique le maintien des bonnes relations qu’entretient Moscou avec les pays de « l’axe du mal » et des grincements dans ce qui semblait a priori une grande entente. La Russie n’oublie jamais ses intérêts.

 

LA GUERRE EN IRAK : UNE RÉVÉLATION ?

L’IRAK, SOURCE DE CRAINTES AMÉRICAINS ET D’INTÉRÊTS RUSSES

Au cours des années 90, la Russie a perdu l’influence que détenait l’URSS au Proche Orient, à l’exception de celle sur l’Irak. Moscou a régulièrement critiqué les bombardements américains et britanniques et aurait souhaité la levée de l’embargo onusien. En 2001, le commerce entre les deux états atteignait 4 milliards de dollars, il serait dix fois supérieur en cas de levée de sanction.

LA RUSSIE OSE S’OPPOSER AUX ÉTATS-UNIS…

L’évènement de 2003 a été sans conteste, la croisade lancée contre l’Irak par les États-Unis sous prétexte de trouver des armes de destruction massive et de renverser le régime de Sadam Hussein ; la France, l’Allemagne et la Russie se sont unies face à la guerre.

En février, Poutine a annoncé son intention d’utiliser son droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU pour faire échouer la résolution américano-britannique sur la guerre en Irak, à la suite d’un voyage à Berlin et à Paris. Croire que Moscou est trop dépendante de Washington pour s’opposer à ses décisions est une erreur, mais les Américains ne s’en préoccupent guère. Au début de la guerre, le président russe condamne vigoureusement l’attitude américaine et réclame une stratégie différente, multilatérale et sous l’égide de l’ONU. Moscou a demandé au Conseil de sécurité de statuer sur la légitimité de la guerre en Irak. A Washington, c’est une totale surprise, mais l’opinion américaine reste indulgente : la presse a, par exemple, approuvé le référendum constitutionnel en Tchétchénie le 23 mars, comme étant une preuve satisfaisante de bonne volonté, alors que les résultats ne laissent pas de doute sur la manière dont le vote a été conduit. Seulement, fin mars, les Américains accusent ouvertement Moscou de fournir des armes à Bagdad.

Un sondage paru dans le International Herald Tribune montrait que deux pays faisaient preuve d’antiaméricanisme : la Turquie et la Russie. La grande presse moscovite a tenté de minimiser l’impact en insistant sur le fait que 38% des Russes estimaient que l’Irak détenait des armes de destruction massive. Mais très vite l’attitude russe se durcit, même si Moscou garde un ton plus mesuré que Paris : la Douma refuse de ratifier le traité russo-américain sur la réduction des armes stratégiques. Les communistes ont organisé des meetings contre la guerre ; l’Unité (le parti de Vladimir Poutine) prend également des mesures antiaméricaines. « La Russie tient, certes, à défendre son intérêt national, mais sa priorité, c’est l’ordre international. Aucun pays ne doit s’arroger le droit d’attaquer un autre plus faible. »

…POUR MIEUX REPRENDRE LA COOPÉRATION

Après avoir violemment dénoncé la guerre d’agression contre l’Irak le premier jour, le président russe revient à un discours plus conciliant, sur le rôle incontournable des États-Unis pour assurer la sécurité mondiale, lorsque la guerre s’achève. Vladimir Poutine, Jacques Chirac et Gerard Shröder  se sont de nouveau réunis à Saint-Pétersbourg en avril 2003 : à l’évidence le front du refus est dépassé. Mais la Russie ne recherche pas tant l’entente avec le pilier franco-allemand, qu’à refuser l’alignement sur le géant américain et tenter de réinvestir le champ de la diplomatie onusienne. Poutine a accentué son discours, « l’ONU rien que l’ONU », et a critiqué l’unilatéralisme américain. Mais la tension au sommet n’a pas duré et dès le 3 avril, alors que la prise de Bagdad n’est plus qu’une question de jours, il affirme qu’il ne veut pas être impliqué dans la guerre mais que les États-Unis et la Russie, étant les puissances nucléaires les plus fortes, ont la responsabilité du maintien de la paix international. Il est en effet plus avantageux de tenir une position légaliste plutôt qu’une opposition ouverte aux Américains.

Un traité de désarmement (non-prolifération) a été signé en mai 2002 et Moscou tient à ce partenariat stratégique, aussi modeste soit-il. Poutine a appelé la Douma à accepter de ratifier finalement ce traité. Washington semble répondre positivement à la main tendue de la Russie.

 

La Grande Alliance forgée dans le sang versé lors des attentats terroristes, à New York et Washington le 11 septembre 2001 et à Moscou le 23 octobre 2002, est une réalité et permet de faire avancer l’ordre mondial. Néanmoins cela ne sera vrai que si les États-Unis n’empêchent pas la Russie de conquérir la place qu’elle souhaite et le niveau économique dont elle a besoin. La Russie, par sa faiblesse effective, n’est pour l’instant qu’un pion dans le grand échiquier américain : l’opposition russe à la guerre en Irak s’est révélée vaine et Poutine n’a eu qu’à se rallier afin d’avoir la possibilité de prendre part à la reconstruction irakienne. Jusqu’où la Russie acceptera-elle de suivre les États-Unis ? D’autres puissances ne pourront-elles pas dans l’avenir briser l’unilatéralisme américain, telle la Chine ? La Russie ne devra-t-elle pas développer les relations avec Pékin ?


E.O.A Alexandra GILHODES, Juin 2003
 Mini-mémoire dans le cadre des Cours libres de langue ESM3

 

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