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B. CIERZNIAK,  Mise à jour : 13-03-2005

L'élite en Russie du XIXe siècle à nos jours
Époque soviétique : 75 ans d'Utopie au pouvoir 

Les élites sous le totalitarisme 

 

 

Le régime soviétique 

Dans son essai Comment la Russie a pensé au peuple, paru en 1978, A. Besançon écrit : "Depuis 1917 un débat s'est ouvert qui n'est pas tranché. Le peuple, sous le nouveau régime, est-il victime de l'intelligentsia ou bien au contraire est-ce l'intelligentsia qui a été victime du peuple ? (...) Le problème est mal posé. Peuple et intelligentsia sont tombés ensemble sous la coupe de quelque chose qui n'est ni populaire, ni intellectuel, ni national, ni international et qui prend ses repères hors de la réalité commune : le pouvoir idéologique. Celui-ci a beau jouer des oppositions entre le peuple et l'intelligentsia tout en prétendant représenter l'un et l'autre : il est ailleurs."

Ce pouvoir, que A. Besançon appelle idéocratie, Cz. Milosz - logocratie, a élaboré pour se maintenir et prospérer un système que R. Aron a appelé totalitarisme et dont il a défini les caractéristiques en 1965 dans Démocratie et totalitarisme

"1) La dévolution à un parti du monopole de l'activité politique. 

2) Lequel parti est animé d'une idéologie qui devient, parce qu'il lui confère une autorité absolue, la vérité officielle de l'État

3) Pour répandre cette vérité, l'État se réserve le monopole des moyens de force et celui des moyens de persuasion.

4) La plupart des activités économiques et professionnelles sont soumises à l'État et deviennent d'une certaine façon partie de l'État lui-même.

5) Tout étant désormais activité d'État et toute activité étant soumise à l'idéologie, une faute commise dans une activité économique ou professionnelle est simultanément une faute idéologique."

Les fautes idéologiques seront corrigées et punies au sein de l'extraordinaire système répressif connu sous le nom de goulag, d'après l'Archipel du Goulag, titre du roman d'A. Soljenitsyne. C'est dans ce système que se réalisera enfin le contact entre les élites et le peuple.  

 

L'éducation en URSS  

L'édification d'un monde nouveau, selon l'idéologie des bolcheviks, devait commencer par la destruction de tout ce qui existait auparavant. Ce fut le cas des institutions, de l'économie et également de l'éducation. Là, il s'agissait de "faire de la jeune génération le matériau humain qui sera en mesure d'édifier une économie socialiste pour la société communiste." - déclarait Boukharine en 1924. Déjà en 1918 le Congrès des Travailleurs de l'instruction populaire affirmait : "Nous devons transformer les enfants (car, telle la cire, ils se laissent modeler) en bons, en vrais communistes... Nous devons les arracher à l'influence grossière de la famille. Nous devons les prendre sous notre contrôle et, disons-le clairement : les nationaliser. Des les premiers jours de leur vie, ils seront sous l'influence bienfaisante des jardins d'enfants et des écoles communistes. Ils y  acquerront les premiers rudiments du communisme. Ils y grandiront en vrai communistes."

Ces objectifs ne changeront pas durant les 75 ans du régime. Seules les méthodes pédagogiques et les matières enseignées peuvent varier selon les époques. En 1982 le Congrès des Jeunesses communistes s'engage à "former des militants conscients des idéaux communistes, d'éduquer les jeunes en prenant l'exemple sur la vie et l'action du grand Lénine...".

Le conditionnement du "matériau humain" devait passer par une école nouvelle. Dès 1918 la loi "sur l'école unique du travail" anéantit le système existant et adopte les méthodes pédagogiques les plus modernes, en particulier celle du philosophe américain John Dewey. En effet, durant les années 20, l'école soviétique est la plus progressiste du monde. La gestion est confiée au "collectif scolaire" qui comprend tous les personnels et tous les élèves. La direction est assurée par le Conseil de l'école, avec les enseignants et les délégués des élèves. L'école devient un lieu de jeu, un club : née avec l'État, elle doit disparaître avec lui, selon les théoriciens marxistes. 

A cette époque on pense que c'est un environnement nouveau qui permettra à l'homme nouveau de se construire. Les progrès scientifiques appliqués à l'éducation font rêver. En 1925 le récit fantastique de M. Boulgakov Cœur de chien décrit la fabrication d'un humain à partir d'un chien. L'opération réussit parfaitement, l'individu obtenu est tel qu'on le souhaitait, mais... il s'avère très vite que dès qu'il voit un chat, il ne peut s'empêcher de lui courir après. Ce récit ne sera jamais publié en URSS.

Un changement complet est opéré à partir de 1929 et la mise en place de la planification qui touche le système éducatif au même titre que l'économie. On s'efforcera désormais de faire coïncider l'instruction et l'éducation, dont l'objectif demeure immuable. "La physique et les mathématiques ... ne relèvent pas seulement du domaine technique, mais aussi de l'économie, voire de la productivité; il s'agit, en conséquence d'une catégorie sociale directement liée à l'édification du communisme" (1977). Les enseignants, chargés de réaliser le plan par la réussite du plus grand nombre, on tendance à adopter le niveau accessible aux plus faibles. Ils perdent ainsi leur crédibilité et la faiblesse de leur rémunération ne fait que renforcer le manque d'estime pour leur profession.

Imitation d'un héros, d'un modèle - Lénine toujours, le secrétaire général du moment, le personnage d'un livre ou d'un film - est le principe généralement appliqué. Par ailleurs, les élèves participent à des jeux militaro-sportifs, allant du tir au lacement des grenades et franchissement d'une zone contaminée par une explosion nucléaire. Dans les années 60, l'éducation militaro-patriotique s'insinue dans toutes les matières enseignées, et le rôle de l'enseignant chargé de la dispenser est considérablement accru. 

L'enseignement professionnel est favorisé et l'accès à l'enseignement supérieur limité par des concours très difficiles. L'étude de langues étrangères est réservée à une minorité et étroitement surveillée. Parallèlement à cette ligne générale, les enfants présentant des aptitudes exceptionnelles suivent une scolarité spéciale et leur réussite est montrée en guise de vitrine de tout le système éducatif. 

Ce sont les hommes et les femmes éduqués dans ce système qui sont au pouvoir dans la Russie actuelle et qui s'efforcent, très souvent sincèrement, de penser autrement. Mais peuvent-ils vraiment faire abstraction du "dressage" subi depuis la plus tendre enfance ? Sauront-ils résister à l'envie de "courir après les chats" insurmontable chez Charikov de Boulgakov ?

 

Les dirigeants de l'URSS

 

1917-1924 Lénine Владимир Ильич Ленин (1870-1924)
1924-1953 Staline Иосиф Виссарионович Джугашвили (Сталин) (1879-1952)
1953-1964 Khrouchtchev Никита Сергеевич Хрущёв (1894 - 1971)
1964-1982 Brejnev Леонид Ильич Брежнев (1906-1982)
1982-1984 Andropov Юрий Владимирович Андропов (1914-1984)
1984-1985 Tchernenko Константин Устинович Черненко (1911-1985)
1985-1991 Gorbatchev Михахи Сергеевич Горбачёв (1931)

 

Nomenclatura

Ce mot latin a en russe deux sens. Il désigne, comme en français, la "liste méthodique des objet, des éléments d'une collection". A l'époque soviétique ce mot a pris un sens bien particulier : "liste des fonctions dirigeantes, la nomination auxquelles était décidée (en URSS et quelques autres pays) par les organes du parti ; la couche sociale ainsi formée". (Universalnaïa encyclopedia http://mega.km.ru/)

Ayant pris le pouvoir en novembre 1917, les bolcheviks ont à assurer le contrôle de tout le pays complètement désorganisé sur tous les plans. Les administrations qui ne leurs sont pas favorables, en particulier les municipalités qui assurent le quotidien, disparaissent, les fonctionnaires quittent leurs postes. Abandonnant les petites fonctions aux anciens personnels réquisitionnés, les bolcheviks gardent les fonctions importantes. C'est ainsi que dès le début, Parti, Gouvernement et Administration se confondent. Pas assez nombreux au départ, le parti vainqueur attire et les inscriptions se multiplient : 250 000 nouvelles cartes en 1918. Ces néophytes, issus principalement du milieu ouvrier, sont peu instruits et peu aptes à occuper des fonctions importantes. Ils ignorent tout du marxisme et on rédige à leur intention un A.B.C. du Communisme où ils trouvent les rudiments indispensables. En pratique, c'est la fidélité aux ordres du parti qui remplace les connaissances et les compétences. 

Durant la guerre civile le parti se militarise, se hiérarchise. L'idée se répand que les militants constituent une élite et que l'obtention de la carte est un honneur. En 1919, 100 000 militants sont renvoyés, car jugés indignes d'être communistes. Puis, dans l'euphorie des succès de la guerre civile, on ouvre les rangs et l'année 1920 enregistre 650 000 de nouveaux inscrits. Dès ce moment on peut parler d'un "Parti de classe", mais en même temps on observe deux groupes : les apparatchik (аппаратчики) qui constituent l'appareil, l'armature, qui donnent les ordres et les consignes, et les militants de base, qui ne sont chargés que de les suivre et les faire suivre.

Sur la durée des 70 ans du régime soviétique on peut distinguer dans la nomenklatura quatre générations :

Les ouvriers et les paysans, si présents dans la langue de bois, s'ils figuraient dans les organes du pouvoir, c'était à titre "décoratif". Appartenaient à la nomenklatura les apparatchiks, les hauts fonctionnaires, les militaires, les hauts cadres des entreprises. Cette appartenance était assortie de toute une gamme de privilèges et d'avantages, surtout matériels : logement, approvisionnement dans les magasins spéciaux, meilleurs établissements scolaires pour les enfants, voyages à l'étranger. Cette partie de l'élite soviétique ("eux") n'était pas obligée de suivre les lois qui régissaient le reste de la population ("nous"). Elle représente 1 à 1,5% de la population.

Corruption

Un autre point de contact entre "eux" et "nous" s'établit à travers la corruption qui est une caractéristique bien connue du régime et l'une des causes de son écroulement.

En 1976 paraît en France le livre du sociologue Ilya Zemtsov, professeur à l'Institut Lénine de Bakou en Azerbaïdjan, émigré en Israël en 1973, "La corruption en Union soviétique". Dans sa préface intitulée "Éloge de la corruption en Union soviétique", A. Besançon étudie les deux rôles que jouait, selon lui, la corruption en URSS. D'une part, elle servait le régime de deux façons. C'est grâce à sa souplesse que fonctionnait l'économie, les échanges entre les entreprises, l'approvisionnement. Par ailleurs, en démoralisant la population, la corruption la rendait d'autant plus docile, paralysant ainsi l'éventualité d'émergence d'une opposition. En réprimant la corruption, le gouvernement gagnait épisodiquement une certaine "popularité" auprès d'une société civile épuisée. Mais d'autre part, en ce qui concerne la société civile, la corruption était "une manifestation de la vie, d'une vie pathologique, mais qui vaut mieux que la mort". C'est dans la corruption et même dans la délinquance que les relations entre les hommes retrouvaient la réalité, échappaient à l'idéologie. C'était la victoire de l'individu, la manifestation de son autonomie. C'est dans la corruption qu'ont survécu sous le régime soviétique les lois du marché, de la concurrence, la notion de propriété. Tout cela uniquement sous forme tacite, qui évoque les pratiques de la mafia. Cette "manifestation de la vie" a pénétré les rangs du Parti, rendant d'autant plus invraisemblable ses fondements idéologiques. 

En 2002, nous connaissons le résultat de cette évolution du Parti communiste qui a conduit à l'effondrement du régime. La situation que vit la Russie depuis, semble plus claire à la lumière de cette analyse : les hommes qui ont pris le pouvoir en 1991 sont issus de la nomenklatura et formés à "l'école de la corruption". 

A l'opposé, la vérité et rien d'autre, montrée inlassablement par des individus courageux, a contribué également à l'écroulement du régime. 

 

 Dissidents

Ce terme s'emploie pour désigner les citoyens soviétiques qui s'opposaient ouvertement aux autorités ou qui pratiquaient une activité sociale non approuvée par les autorités. On donne ce nom aux participants du mouvement contre le régime totalitaire dans les ex républiques populaires à partir de la fin des années 1950. Les dissidents luttaient pour le respect des droits et des libertés de l'homme et du citoyen (правозащитники). Ils protestaient également contre l'entrée des troupes soviétiques en Tchécoslovaquie en 1968 et en Afghanistan en 1979.

A. Soljenitsyne Dans les rangs de la dissidence on trouve surtout les représentants des élites intellectuelles, savants, écrivains artistes, et de simples citoyens qui découvraient, souvent grâce au samizdat, les travers du régime. Souvent ils ont été emprisonnés, voire exterminés dans le goulag, expulsés, comme A. Soljenitsyne. 

Ce mouvement n'était pas issu des traditions libérales démocratiques de l'histoire russe, il n'empruntait pas non plus les idées des défenseurs des droits de l'homme en Occident. Il est né de l'expérience d'une vie vécue dans l'arbitraire, la cruauté et la violation des droits de l'individu au nom des "intérêts de la collectivité" ou de "avenir radieux de toute l'humanité". Sans violence, les dissidents demandaient le respect des lois existantes, des droits garantis par la constitution soviétique : liberté d'expression, d'association, de manifestation, non pas au nom de la collectivité, mais au nom de l'individu. Dans ce sens, ce n'était pas un mouvement politique, mais moral.

Les dissidents insistent sur l'importance déterminante des droits civils et politiques dans l'évolution de l'humanité, ce qui va à l'encontre du marxisme. Mettant ainsi en cause l'idéologie, ils seront férocement persécutés. Cependant, ces idées nées dans un cercle étroit d'intellectuels moscovites pénètrent rapidement toutes les couches de la population en URSS et trouvent la reconnaissance internationale. Au début des années 1980 les problèmes que rencontre A. Sakharov seront connus dans le monde entier.

 

 

Hommes et femmes de talent 

Les talents des personnes, sans que celles-ci soient membres de la nomenklatura, étaient également utilisés par les autorités pour servir l'idéologie. Ceci est clairement exprimé dans un film documentaire diffusé en décembre 2001 sur la vie de la prestigieuse équipe de football du Dynamo de Kiev qui était au premier plan mondial à la fin des années 1970. Les joueurs étaient pris en charge totalement, à tel point que lorsque le plus célèbre d'entre eux, Oleg Blokhine a été autorisé à l'âge de 40 ans de jouer en Autriche, selon ses paroles, il devait "apprendre à vivre", apprendre à assumer les gestes de la vie de tous les jours, comme utiliser un compte bancaire. Ils avaient des avantages matériels sans commune mesure avec leurs homologues occidentaux, mais importants par rapport au niveau de vie de la population soviétique. Le revers de la médaille, c'était une étroite surveillance du KGB lors de leurs nombreux déplacements à l'étranger. Si l'idée de déjouer la surveillance et rester en Occident leur traversait l'esprit, ils n'osaient même pas à en parler entre eux, et la pensée des conséquences d'un tel acte sur leurs familles a fait qu'aucune tentative de fuite n'a jamais eu lieu. Détail qui a son importance : ce club relevait du Ministère de l'Intérieur et les jeunes gens étaient miliciens. 

L'histoire de ces sportifs n'est qu'un exemple qui illustre le désir du régime soviétique de montrer au monde ses réussites dans tous les domaines. A la fin des années 50, la réussite incontestable qui a enthousiasmé le monde entier, ce fut le 4 octobre 1957 le "bip-bip" du premier satellite artificiel, le Spoutnik. Moins de quatre ans plus tard, le 12 avril 1961, Youri Gagarine (1934-1968) effectue le premier vol spatial habité avec retour réussi, puis en 1963 c'est le vol de Valentina Terechkova, la première femme de l'espace. A l'origine de cette réussite, il faut citer un précurseur génial, Konstantin Tsiolkovski (1857-1935), qui, ayant lu Jules Verne, imagine dès 1903 non seulement les des fusées à plusieurs étages, mais aussi les stations orbitales et les vols vers les planètes !

Dans d'autres domaines des personnalités qui devaient également servir de vitrine au régime, ont pris les risques et demandé l'asile politique à l'Ouest. C'est le cas des danseurs Rudolf Noureïev (1938-1993), resté en France à la suite d'une tournée de la troupe du théâtre Kirov de Leningrad en 1961, et de Mikhaïl Barychnikov (1948), de Kirov également, a choisi la liberté au Canada en 1974.

 

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