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B. CIERZNIAK,  Mise à jour : 03-06-2007

L'élite en Russie du XIXe siècle à nos jours
XIXe siècle jusqu'en 1917

La littérature russe au XIXe siècle 2

 

La prose

Dans la seconde moitié du XIX siècle c'est la prose qui sera sur le devant de la scène avec l'apparition de "разночинцы", hommes de classes diverses, qui ne sont plus issus de la noblesse, mais la poésie reviendra en force à l'aube du XX siècle, dans la période pleine d'effervescence qui précède la révolution de 1917 et dans les premières années du régime soviétique. 

  Contemporain de Pouchkine, Nikolaï Gogol (1809-1852) (Николай Васильевич Гоголь) est considéré par une partie de la critique comme romantique, si on relève dans ses oeuvres les éléments imaginaires et l'attrait pour le fantastique. Mais plus souvent ont dit que c'est le premier représentant du réalisme narratif russe. 

Les éléments imaginaires et réalistes sont étroitement mêlés, dès les premières oeuvres consacrées à l'Ukraine d'où il est originaire. Un autre trait de l'œuvre de Gogol c'est l'humour et la caricature, celle qui révèle souvent plus de la réalité qu'une observation objective et qui suscite le rire, mais ce rire, finalement rend triste. Comique ? Tragique ? Réaliste ? Romantique ? Gogol est tout cela, justifiant ainsi une phrase attribuée tantôt à Dostoïevski, tantôt à Tourgueniev : "Nous sommes tous sortis du "Manteau" de Gogol". 

"Le Manteau" (Шинель 1842)  est l'une des "Nouvelles de Pétersbourg". Le personnage principal, difficile de l'appeler "héros", s'appelle Akaki Akakievitch Bachmatchkine, c'est un petit fonctionnaire zélé et incompétent, extrêmement pauvre bien qu'ayant un titre de noblesse, pitoyable et ridicule. Son seul bien est un manteau, si nécessaire sous le climat froid de la capitale. L'usure irréparable du manteau est un nouveau coup dur pour celui que l'on considère comme le modèle du "petit homme" dans la littérature. Il doit consacrer tout ce qu'il a pour se faire faire un nouveau manteau que les bandits lui dérobent dès qu'il le met. Il en meurt de chagrin, mais... sont fantôme revient et hante la ville à la recherche des coupables.

Le roman que l'on considère comme réaliste, malgré les protestations de Gogol lui-même, les "Âmes mortes" (Мёртвые души 1842) a été considéré par un célèbre critique de l'époque V. G. Belinski (1811-1848) comme le premier roman "purement russe". Gogol y met en scène un escroc, Tchitchikov, qui profite des lois régissant le servage, acheter des paysans morts qui sont une charge pour le propriétaire entre deux recensements fiscaux. Devenant ainsi lui-même propriétaire de serfs, il peut profiter de l'attribution de terres qu'il peut vendre avantageusement. Tchitchikov rencontre "pour affaire" tous les types de propriétaires fonciers. Pris un à un ils sont comiques, mais leur ensemble représente une situation tragique de la Russie paysanne qui attendra encore 20 ans l'abolition du servage.

  C'est dans la seconde moitié du XIX siècle que voient le jour les chefs-d'œuvre de la prose réaliste russe. Ivan Tourgueniev (1818-1883) (Иван Сергеевич Тургенев) est auteurs de nombreux romans qui s'intéressent au déclin de la culture traditionnelle de la noblesse russe et à l'émergence d'hommes nouveaux, les "разночинцы", dont le modèle est Bazarov, le héros du roman "Pères et fils" (Отцы и дети 1862). 

Issu d'une famille pauvre, médecin, scientifique, intelligent, volontaire, honnête, incapable d'hypocrisie, sa rigidité le conduit jusque la grossièreté. Il suscite l'admiration chez certains jeunes nobles et une franche animosité chez d'autres qui voient en lui un révolutionnaire ou un nihiliste. 

Mais souvent chez Tourgueniev, les hommes sont faibles, mettant ainsi en relief les caractères féminins forts et inflexibles comme Elena, héroïne du roman "La Veille" (Накануне 1860) qui abandonne son milieu aisé pour suivre un mari étranger, pauvre, mais qui a un grand projet : libérer son pays, la Bulgarie, de l'oppression turque. 

Tourgueniev passe les 20 dernières années de sa vie en France, devient l'ami de Flaubert et fréquente les romanciers français Mérimée, Daudet, Zola, Maupassant.

 

 "Dostoïevski à Manhattan" est le titre du livre d'André Glucksmann qui analyse la portée de l'attentat du 11 septembre 2001. (Robert Laffont, 2002). Citons : "Débusquant au cœur de la société russe des prédispositions variées à une autophagie radicale, l'écrivain se révèle prémonitoire. (...) Le XXI siècle tout juste inauguré vérifie à son tour, d'un bout à l'autre de la planisphère, combien se vérifie la prévision littéraire russe." 

  Fédor Dostoïevski (1821-1881) (Фёдор Михайлович Достоевский) "de livre en livre explore, dans l'intervalle des discours et des poses, le gouffre universel de ce qu'il nomme faille, rupture, "dislocation", décomposition"."  

En 1846 le roman "Pauvres gens" (Бедные люди) est très bien accueilli par la critique. Le jeune écrivain fréquente un cercle de tendance occidentaliste aux idées socialistes utopiques. Condamné à mort en 1849, sa peine commuée au dernier moment en quatre années de relégation en Sibérie, il ne reviendra à Saint-Pétersbourg qu'en 1859. Cette épreuve mine sa santé et oriente sa pensée vers le monde intérieur de l'homme, sa nature profonde, les voies possibles de son évolution, la société, la liberté, le bien, le mal, la recherche de Dieu.

Le bagne est le sujet des "Souvenirs de la maison des morts" (Записки из мёртвого дома) (1861-1862). Suivent les grands romans, chefs-d'œuvre de la littérature mondiale. "Crime et châtiment" (Преступление и наказание) (1866) où, pour expérimenter sa théorie qui prétend que tout est permis à un esprit supérieur, un étudiant pauvre, Raskolnikov, tue une vieille femme riche. La "recherche de l'homme dans l'homme" se poursuit dans "Les Possédés" = "Les Démons", deux traductions du titre original Бесы (1872), où Stavroguine, toujours lucide, viole, tue, manipule, pousse les autres au crime et au suicide. La passion du jeu est analysée dans "Le Joueur" (1866) (Игрок), et la recherche de la foi au milieu d'une société matérialiste, injuste et brutale dans "Les Frères Karamazov" (1880) (Братья Карамазовы). 

Les situations imaginées par Dostoïevski dépassaient souvent l'entendement du lecteur du XIX siècle, mais elles peuvent éclairer notre réflexion sur les événements tragiques de notre époque. A. Glucksmann encore : "Dostoïevski et ses "Démons" eussent judicieusement sous-titré les images livrées en boucle sur CNN : "Nous proclamerons la destruction... pourquoi, pourquoi cette idée est si fascinante ? Nous allumerons des incendies ! Nous répandrons des légendes... ce sera un grand chambardement comme jamais encore le monde n'en aura vu..."" 

  La nature, pratiquement absente chez Dostoïevski, est bien présente dans l'œuvre d'un autre géant de la littérature russe du XIX siècle Léon Tolstoï (1828-1910) (Лев Николаевич Толстой). Écrivain, pédagogue, penseur et philosophe, Tolstoï affirme : "L'homme ne peut améliorer qu'une chose qui est en son pouvoir, lui-même." Sa trilogie autobiographique "Enfance", "Adolescence", "Jeunesse" (Детство, Отрочество, Юность) (1852-1857) lui apportent la reconnaissance dans les milieux littéraires. 

De 1851 à 1855 Tolstoï est officier d'artillerie dans le Caucase, puis il prend part à la défense de Sébastopol où il sera décoré. Fasciné par la nature grandiose de cette région, il écrira : "c'est un pays sauvage, où de manière très étrange et très poétique sont réunies deux choses les plus contradictoires, la guerre et la liberté." Cette expérience sera décrite dans les "Cosaques" (1852-63) (Казаки), et plus tard "Hadji Mourat" (1896-1904) (Хаджи Мурат). Pendant la guerre de Crimée qui se solde par la défaite russe Tolstoï conçoit le projet d'une oeuvre d'inspiration historique qui décrirait une victoire russe, celle sur l'armée napoléonienne de 1812. Ce sera l'ouvrage monumental "Guerre et Paix" (Война и Мир). Commencé en 1863, achevé en 1869, le roman sera publié en 1878. On a reproché à Tolstoï d'avoir "tout mélangé" dans ce roman où on trouve également décrite en détail la vie d'une famille noble, le peuple, une fine analyse psychologique des personnages, sur la toile de fond d'une fresque historique. Cependant le roman rencontre un grand succès auprès de lecteurs, succès jamais démenti jusqu'à nos jours.

Ce même double accueil a été réservé au roman "Anna Karénine" (1873-77) (Анна Каренина), plus intimiste, qui décrit le drame d'une femme vivant une passion hors du mariage. Elle lutte longtemps contre elle-même, elle trompe son mari, puis elle se tue. Tolstoï penseur condamne cette passion, mais Tolstoï artiste crée un personnage fort qui attire la sympathie et la compassion.

Les biographies de Tolstoï décrivent les "crises" que l'auteur traverse tout au long de sa vie. La création artistique s'oppose à l'idéologie, le vécu - aux aspirations religieuses. En témoignent "Confession" (1879-1882) (Исповедь) et "Résurrection" (1889-1899) (Воскресение). 

Passionné par la pédagogie, Tolstoï crée des écoles pour ses paysans dans son domaine de Yasnaïa Poliana. Il enseigne lui-même dans les années 1859-1862. Les ouvrages théoriques et philosophiques de Tolstoï, sur la religion orthodoxe, sur l'État et ses institutions, seront jugés subversifs. Il sera excommunié en 1901. Ses idées inspireront des mouvements anarchistes. Partisan de la non-violence, avant la création du mot, Tolstoï échangera une correspondance avec Gandhi.

 

  Anton Tchekhov (1860-1904) (Антон Павлович Чехов), fils d'un commerçant et petit-fils de serf, il a une enfance difficile dans une famille nombreuse avec un père tyrannique. Il fait ses études secondaires à Taganrog, sa ville natale, et dès cette période il envoie aux journaux ses premiers textes, histoires courtes, souvent humoristiques, petites pièces de théâtre. 

En 1879 il entreprend les études de médecine à Moscou, où la famille s'est installée après la faillite du père. La publication de ses écrits dans les journaux lui permet de financer ses études. En 1884 il est médecin et commence à exercer en province tout en continuant d'écrire. Cette année paraît son premier recueil. 

Contrairement à Dostoïevski et à Tolstoï, Tchekhov excelle dans le genre de la nouvelle, petit récit. En peu de mots, à la manière des impressionnistes, il réussit à brosser des caractères humains, dessiner des paysages, créer une ambiance. Ses thèmes sont : le quotidien et le temps qui tuent l'idéal (Ionytch) (1898) (Ионыч), "la vulgarité satisfaite d'elle-même" (пошлость), mais également l'amour (Dame au petit chien) (1899) (Дама с собачкой), les transformations de la société russe et la dure vie des paysans (Les moujiks) (1897) (Мужики). 

Dans les années 1890 Tchekhov est l'auteur le plus lu en Russie, mais ces sont ses pièces de théâtre, incomprises lors des premières représentations, qui lui vaudront la renommée mondiale. "Ivanov" (1887) (Иванов), "la Mouette" (1896) (Чайка), "Oncle Vania" (1897) (Дядя Ваня), "les Trois sœurs" (1901) (Три сестры), "la Cerisaie" (1904) (Вишнёвый сад) sont des pièces de Tchekhov jouées jusque nos jours sur les scènes du monde entier. 

"L'artiste ne doit pas être le juge de ses personnages ni de ce qu'ils disent, mais seulement le témoin impartial", - écrit Tchekhov. Mais il ne se contente pas d'être un "témoin impartial" dans sa vie. Devenu riche grâce à la littérature, il fait construire des écoles et des hôpitaux où les pauvres sont soignés gratuitement. En 1890 lors d'un voyage sur l'île de Sakhaline, île-prison avant même le Goulag, Tchekhov contracte la tuberculose qui l'emportera en 1904 à l'âge de 44 ans.

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